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NATHAN LE SAGE

de Gotthold Ephraïm LESSING (1779)

( 3ème approche )

Traduction (Gallimard, Folio-Théâtre)

adaptation et mise en scène : Dominique Lurcel

Distribution (par ordre d’entrée en scène)

Nathan : Samuel Churin

Daja : En alternance Christine Brotons ou Anne Seiller

Recha : Laura Segré

Le derviche : Hounhouénou Joël Lokossou

Le Templier : Jérôme Cochet

Le frère lai : Tadié Tuené

Saladin : Gérard Cherqui

Sittah : Faustine Tournan

Le Patriarche de Jérusalem : Hounhouénou Joël Lokossou

Scénographie  Danièle Rozier

Construction Gérald Ascargorta

(Tapis original dessiné par Cassiel Bruder, élève au Lycée Supérieur d'Arts appliqués Diderot-La Martinière-Lyon 1er, et créé par l'Atelier de tissage des femmes d'Anguelz, village du sud du maroc)

Costumes Marion Duvinage

Lumière Philippe Lacombe

Régie générale Frédéric Lurcel

 

Création le 27 janvier 2017 → Sud-Est Théâtre de Villeneuve-Saint-Georges (94)

 

Production : Passeurs de mémoires

Coproduction : Fondation du Judaïsme français.

Coproduction (en cours) : Ministère de la Culture et de la Communication (DRAC Ile de France) , CG 77, SPEDIDAM , ADAMI , ARCADI, Fondation pour la mémoire de la Shoah, L’heure bleue de Saint-Marin-d'Hères

Avec les soutiens du Nouveau Théâtre de Montreuil –Centre dramatique national, de la Médiathèque Elsa Triolet (Bobigny), de la LICRA, de la DILCRA et de la LDH.

Ce spectacle a obtenu le parrainage de la DILCRA (Délégation Interministérielle à la Lutte contre le Racisme et l'Antisémitisme)

Passeurs de mémoires bénéficie depuis 2006 du soutien du Conseil Régional d’Ile de France ( dans le cadre de la Permanence Artistique et Culturelle)

 

Chargée de diffusion :

Emmanuelle Dandrel

06 62 16 98 27

e.dandrel@aliceadsl.fr

 

Presse : Pascal Zelcer

06 60 41 24 55

pascalzelcer@gmail.com

©création Veronika Gummel
Samuel Churin, tadié Tuené - Nathan Le Sage © Philippe Lacombe

Urgence de la pièce:

Amin Maalouf : « l’œuvre la plus emblématique pour ceux qui rêvent encore de ramener le monde à la raison».

Pierre Vidal-Naquet: « Une de mes pièces fétiches ».

Et - titre donné par Dominique Jamet à sa critique (Marianne), lors des représentations de 2004 - : « La pièce que Voltaire aurait dû écrire ».

On peut certes déplorer qu’il ne l’ait pas fait : elle eût considérablement enrichi notre patrimoine national, et serait devenue, depuis les attentats de janvier 2015, un repère culturel majeur, étudiée dans bon nombre de lycées de France… On peut aussi ne rien regretter : sous la plume de Voltaire, elle eût été différente : pleine d’esprit, certes –celle de Lessing en a aussi à revendre-, mais sans doute moins profonde. Et dans sa manière de poser la question centrale de la tolérance, moins exigeante et probablement moins sincère : la reconnaissance de la vérité de l’autre s’accompagnait généralement, chez Voltaire, de quelques piques peu bienveillantes, et l’empathie, nul ne l’ignore,  n’était pas sa vertu suprême. Sa conception de la tolérance, reconnaissance du droit de l’autre à penser autrement, tenait de la coexistence pacifique. Lessing, lui, voit dans la différence la source première des échanges, du « commerce des hommes » : un enrichissement. Plus encore : une nécessité, parce qu’elle installe le débat comme  le principal garde-fou à tous les repliements  sur les « identités meurtrières » (Maalouf), retours à la barbarie. C’est dire l’actualité de la pièce, et l’urgence à la faire entendre.

 

Un Nathan d’aujourd’hui

Sans entrer dans le détail des variations que ceux-ci peuvent décliner, trois choix dramaturgiques fondamentaux s’offrent à qui souhaite mettre en scène la pièce : l’inscrire dans le moment de l’action, celui des Croisades –ce fut le choix de mon approche de 1996- ; dans le temps de son écriture et en faire un conte oriental  du XVIIIe –ce fut celui de ma mise en scène de 2004 ; dans notre temps présent: ce sera celui de cette troisième mouture.

Inscrire Nathan le sage dans un contexte contemporain, c’est souligner l’urgence et la fragilité de son discours, cerné par les replis identitaires, les folies nationalistes et intégristes. Face au chaos actuel, le rêve humaniste de la pièce s’éloigne, se fait chaque jour un peu plus  utopie, et prend des allures de Grande illusion…

La scénographie dit cette urgence, ainsi que le contraste entre l’effort que manifestent les personnages dans leur chemin les uns vers les autres, et le cadre régressif et menaçant qui les entoure. La proposition de Danièle Rozier (cf. croquis ci-joints) offre  deux aires de jeu.

Au centre, un espace intérieur, le lieu du pouvoir – chez Saladin- qui va peu à peu devenir le lieu des rencontres successives et déterminantes (jusqu’à la réunion finale) : un  praticable, légèrement surélevé et en pente douce, grand tapis aux couleurs chaudes ; tapis des « mille et une nuits », au point de donner l’illusion, par des effets de lumière, de décoller, devenir tapis volant… ; tout autour, un espace extérieur : celui de tous les déplacements, trajets, et de toutes les autres rencontres ( seuil de la maison de Nathan, ruelles, monastère…), mais espace cerné par des ruines, marques d’un passé récent, et signes des dangers qui menacent. Ruines qui peuvent évoquer autant Sarajevo que Beyrouth ou Alep : même si l’action se déroule explicitement à Jérusalem, le choix de la scénographie ouvre sur une réalité plus large, et moins localisée (un peu à la manière dont le film de Nadine Labaki, Et maintenant, on va où ? – film qui évoque, à bien des égards, la pièce de Lessing- installait son action dans un village proche-oriental, sans davantage de précision, lieu au moins autant métaphorique que réel).

De même, il y aurait de grands risques à situer l’action dans une contemporanéité trop précise, ou trop récente. Risques de réduction, d’enfermement, voire risques de dérives de sens et de récupération : il en serait ainsi de toute référence trop précise au conflit israélo-palestinien –qui n’est pas d’essence religieuse. Risques pires encore, à vouloir inscrire Nathan le sage dans l’actualité la plus brûlante, celle du chaos qui embrase l’Irak et la Syrie –et dont les causes et les enjeux, là encore, sont loin d ‘être d’abord d’ordre religieux.

On se référera donc plutôt –ce sera la fonction des costumes- à une époque un peu plus ancienne, mais encore prégnante, celle des années 50/60, celles des mouvements de  décolonisation. Sans vouloir faire de Saladin l’ancêtre de Nasser (même si ce dernier, dans son rêve de panarabisme, se voyait en un  Saladin du XXe siècle), l’atmosphère de l’Egypte, dans ces années-là, permet, par exemple, des rapprochements porteurs de sens (relations entre laïcité et religion, rapports avec l’Occident, modernité, émancipation de la femme…). Mais ce n’est qu’un exemple, et, comme pour ce qui est des choix scénographiques, Angelina Herrero  se refusera à l’enfermement dans une période et un  pays trop précis.

 

L’action

Le lieu ? Jérusalem. Le moment ? 1187, la troisième Croisade : paysage de peurs, de préjugés,de  violences politico-religieuses, triomphe de tous les fanatismes. Le sujet ? La rencontre, sur ce fond de ruines qu’engendrent habituellement ignorance de l’Autre et cris de « Dieu le veut ! », de trois hommes, un Musulman (Saladin), un Juif (Nathan) et un Chrétien (un jeune Templier). En amont de l’action, deux gestes singuliers et déclencheurs : le Templier, prisonnier de Saladin, vient d’obtenir sa grâce -  geste mystérieux, insolite : habituellement, Saladin ne manifeste pas la moindre  pitié à l’égard de cet ordre qui tue au nom de Dieu-. Et ce Templier –lui qui a été élevé dans l’exécration absolue du « peuple déicide »- vient à son tour de sauver du feu une jeune juive : deux gestes, pour leurs auteurs mêmes, inexplicables et déstabilisants. Le père de la jeune fille, Nathan, un riche marchand, de retour d’un long voyage pour affaires,  part en quête du jeune homme pour le remercier…

D’interrogations en rencontres, de rencontres en crises d’identité, de combats intérieurs entre générosité et préjugés, les certitudes sont bousculées, les sentiments d’appartenance mis à mal. Rebondissements, révélations. Une « folle journée » : dans Nathan le sage, tout le monde court après tout le monde. Une course métaphorique, conte initiatique qui, les obstacles franchis, va trouver son terme (et son début) dans une rencontre au sommet, au sommet de l’homme, réponse à tous les fous de Dieu, d’hier et d’aujourd’hui. Ouverture, reconnaissance de l’Autre : pose des premières pierres, fragiles, d’une famille  humaine et  fraternelle.

Religions, vérité de l’autre, laïcité, identités, fraternité …Amin Maalouf dit vrai : aucune autre pièce, d’aucune époque, n’aborde avec une telle évidence  les questions auxquelles on ne peut échapper aujourd’hui. Et –miracle de ce siècle des Lumières, seul capable d’allier à ce point profondeur et légèreté -, celle-ci le fait sous la forme d’une comédie enlevée, bondissante, peuplée de personnages malicieux, joueurs, inclassables.

La carte du rythme et du romanesque 

C’est ainsi, sous l’angle de la comédie, en tout cas, qu’il faut l’aborder. Ne pas tomber dans le piège de la « pièce philosophique » -elle l’est, certes, mais délestée de tout message pesant : Lessing, explicitement, souhaite poser des problèmes, mais non pas les résoudre.  La beauté des idées s’incarne ici en permanence dans la force des personnages, des situations et des conflits. Jouer l’action, les rebondissements, le romanesque, le côté « feuilleton identitaire ». Tenir le tempo allegro vivace, d’une seule traite. S’appuyer sur le plaisir de jeu des comédiens : dans Nathan le sage, chaque rôle est source de bonheur, aucun n’est secondaire, dans sa fonction comme dans son originalité.

 

 

 

Lessing, un « vagabond érudit »

Brigitte Salino, Le Monde, Juillet 1997

Lessing n’a pas eu de chance : il avait trop d’esprit. Cette disposition lui a joué plus d’un tour, mais il s’en est accommodé. Après sa mort, en 1781, il a été statufié dans la posture de grand rénovateur du théâtre allemand –cela a masqué les accidents de ses aventures intellectuelles et humaines. Si ses pièces majeures –Minna von Barnheim,  Emilia Galotti et Nathan le Sage- n’ont cessé d’être montées en Allemagne (en RDA et en RFA), il a fallu attendre que Giorgio Strehler propose à l’Odéon-Théâtre de l’Europe, en 1983, une admirable Minna, pour que Lessing passe véritablement les portes du théâtre français. Giorgio Strehler tenait à cette présentation, non seulement à cause du génie de la pièce, mais aussi parce qu’il voyait en Lessing un représentant de l’Europe de la raison et du cœur  qu’il appelait de ses vœux.

Né en Saxe en 1729, Gotthold Ephraim Lessing aurait dû être pasteur, comme son père et son grand-père. Il commence d’ailleurs par étudier la théologie à Leipzig, mais bifurque vite vers les domaines dont il entend qu’ils feront de lui «  un homme » : la philologie, les sciences naturelles, la médecine. Dans le même temps, il se lie à une troupe de théâtre qui crée sa première pièce, Le Jeune Erudit. Lessing a dix-huit ans. Beaucoup plus tard, il  écrira qu’ « il n’est pas vrai que la ligne la plus courte soit toujours la plus droite ». Sa vie a suivi ce chemin. Elle est passée par des villes aussi différentes que Berlin, Breslau, Hambourg, et des fonctions aussi diverses que journaliste, secrétaire de Général, bibliothécaire. Elle a aussi oscillé entre des moments de très grande célébrité, que Lessing a cassés lui-même. Elle s’est nourrie de la fréquentation assidue des livres et de nuits dans les tavernes et les salles de jeu. Elle a connu l’amour, mais ce fut un amour longtemps contrarié. Et quand enfin Lessing put se marier, il ne compta   que deux ans de bonheur. Son fils mourut à la naissance, sa femme en couches. «  Je l’ai perdu avec tant de regret, ce fils ! Car il avait tant d’intelligence ! Tant d’intelligence ! » écrit alors Lessing à un ami. « N’était-ce  pas intelligence qu’on ait dû le tirer au monde avec des pinces de fer ? Qu’il ait tout de suite flairé le pot aux roses ? N’était-ce pas intelligence que de saisir la première occasion pour en repartir ? ».

Tel était Lessing. Façonné d’un humour totalement ambivalent. A sa future femme qui, de passage à Vienne, préfère aller à l’église qu’au théâtre, il écrit qu’il trouve son effort « fort louable ». Et il ajoute : «  Car je suis tout à fait sérieux en affirmant qu’on rit plus dans les églises viennoises qu’aux théâtres. »

Voilà pour l’homme. L’œuvre est à la hauteur. Elle se compose de pièces, d’articles, d’ouvrages polémiques. C’est l’œuvre d’un « vagabond érudit », comme il se nommait lui-même, décidé à vivre et à penser sans contrainte. Lessing avait une conviction : qu’il n’est pas de vérité unique. « Il n’est pas de mon devoir de résoudre les difficultés que je crée. Mes idées peuvent bien être de moins en moins liées, ou même paraître se contredire entre elles, pourvu qu’elles soient des idées où les lecteurs puissent trouver à penser par eux-mêmes. »

Cette conviction lui valut de provoquer une révolution dans le théâtre allemand : contre le goût de l’époque, qui portait aux nues la tragédie française, Lessing vanta Shakespeare, tout en appelant la naissance de pièces dont les héros puissent inciter les spectateurs à réfléchir sur eux-mêmes et par eux-mêmes. Ainsi, il fonda une approche nationale –et surtout sociale- du théâtre qui s’est imposée comme une préoccupation et une source de réflexion majeures sur les scènes allemandes.  

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