Une proposition d’Ibuka - Rhône-Alpes et de la compagnie Passeurs de mémoires

Mise en scène : Dominique Lurcel, accompagné par Élise Delage, psychologue et comédienne

Avec : Jeanne Allaire, Liza Mignonne Isaro, Sy Valens Kabarari, Manzy Ndagijimana, Jean‑Paul Ruta, Liliane Umwali

Avec le soutien de : la région Rhône-Alpes, du site participatif Proarti et de la Maison des passages (Lyon)

Création le 23 novemnre 2014 à Grenoble au festival FITA 

Dates à Montreuil à la Maison de l'Arbre. Plus d'une dizaine de représentation

En partenariat avec la maison des passages

Un projet : « Mémoires autrement »

Un spectacle : Tutsi !

« Mémoires autrement » est un projet né de diverses aspirations. D'une part, depuis la création de l'association Ibuka Rhône-Alpes, le désir d'écrire un spectacle autour du génocide des Tutsi, avec les rescapés eux-mêmes, pour répondre à la nécessité de transmettre les paroles des survivants et ainsi continuer à lutter contre la disparition à l'œuvre dans le projet génocidaire. D'autre part, le besoin d'un lieu de rassemblement pour les rescapés, où ils pourraient évoquer en toute liberté les histoires qui les habitent, car « il n'y a pas un jour où ils ne vont pas y faire un tour ».

Un acte de résistance:

 

« Mémoire autrement » est un acte de résistance et de lutte contre l'intention destructrice des bourreaux qui reste efficiente si on ne se rappelle pas de l'enfance, de l'ascendance, des origines, des traditions, des bons souvenirs, de la mémoire de ce qu'il y avait de vivant avant que presque tout ne disparaisse. Ce groupe répond à une nécessité, et est à lire comme un acte militant, de résistance et de lutte contre la disparition que le génocide a voulue totale, et dont l'intention destructrice risque de perdurer dans les esprits de ceux qui en sont revenus.

 

LE GROUPE - LE PROJET

  Ils sont sept. Tous survivants du génocide. Ils ont entre 21 et 37 ans. En 1994, au Rwanda, ils avaient donc entre un et dix-sept ans. Vivant à Lyon depuis un temps différent selon chacun, ils ont décidé, à partir de janvier 2013, de se rencontrer régulièrement.

  A l’origine, il s’agissait de réunions mensuelles, au cours desquelles une parole libre s’exprimait, s’échangeait, fluide, dans une écoute chaleureuse, loin de tout regard extérieur, sans volonté préalable de témoigner. Puis se sont  imposés, peu à peu, le désir et  la nécessité de raconter, de transmettre. D’où le recours au théâtre - mais, en l’occurrence, pour s’en méfier : le risque était grand, en effet,  de voir, au cours des répétitions puis des représentations,  se figer, se scléroser la vérité, la fragilité et la force de chaque parole originelle. De laisser échapper, peu à peu, sa sensibilité propre, qui la rendait  unique.

 

Conscients de ce danger, on a construit un « déroulé ». Une sorte de canevas, quelques repères, un cadre laissant, à l’intérieur, un grand espace de liberté, d’improvisation. Un peu à la manière dont fonctionnait la Commedia dell Arte. A ceci près que les acteurs italiens n’improvisaient qu’en répétition, puis « casaient » leurs morceaux de bravoure dans les espaces proposés par le canevas –(l’équivalent de la place des cadences, dans un concerto). Ici, au contraire, on a laissé toute sa part à l’inattendu, à l’imprévu. Risque pour risque, on a préféré  celui de la transmission « sans filet »…

 

On ne parlera  donc pas de « spectacle ». Plutôt  d’une  rencontre avec les gens présents ce jour-là, dans l’espace et le temps d’une représentation : mais sans espace scénique -les « acteurs » seront mêlés au public- et sans temps arrêté au préalable : liberté oblige, la transmission n’aura pas la même durée, ni tout-à-fait le même contenu à chaque rencontre. Ce sera la « part du risque » du spectateur, et cela devrait permettre un passage naturel aux échanges qui suivront…

 

 

 

RÉACTION ET TÉMOIGNAGE EN VIDEO D'ESTHER MUJAWAYO À DIEULEFIT APRÈS LA CRÉATION

Le point de vue de Dominique Lurcel

Lors de ma première rencontre avec Jeanne, une des responsables d’Ibuka, j’étais très ému, et en même temps sur mes gardes : chaque fois que j’ai travaillé sur un projet théâtral lié à la question du génocide –juif ou tutsi-, je me suis méfié de tout pathos. Emouvoir avec des récits de victimes est, à mes yeux, chose « facile » et un peu douteuse : j’ai toujours le sentiment qu’on prend le public en otage, qu’il n’a pas le choix, qu’il ne peut être que bouleversé. Et accablé. Ce que je me refuse de donner comme fonction au théâtre. Mais la soirée passée en juin avec Jeanne, Valens, Parfait et leurs amis m’a… bouleversé. Justement parce qu’il n’y avait là aucune trace de pathos.

Il y a dans leurs échanges, dans leur façon de dire et d’être, quelque chose de profondément original. Cela tient, je le savais déjà, en partie à une façon particulière qu’ont les rescapés de raconter : un mélange d’émotion, de distance, de rires incroyables et même –il faut oser le mot- de ce qui pourrait être ressenti comme une forme de légèreté. Cela tient aussi, et c’est plus spécifique à ce groupe, à l’âge de ses membres : en 1994, ils avaient tous entre cinq et dix-huit ans. Entre douleur, nostalgie et rires, à chaque moment de leurs mots, de leurs silences, de leur écoute, leur enfance –et celle dont ils ont été privés- est là, tangible. Cela tient aussi au « jeu » qu’Elise Delage leur a proposé, et qui correspond si justement à leur approche de la mémoire. Ce soir-là, je n’ai pas vu d’abord des témoins, encore moins des victimes. J’ai vu des acteurs de leur propre vie, des gens bourrés de jeunesse, de vitalité, d’humour. Prêts à devenir, sur le plateau, des acteurs « pour jouer ».

 

Je ne sais pas encore ce que sera la forme définitive du « spectacle ». Je peux imaginer qu’il proposera une sorte de « patchwork » mêlant moments de théâtres, scènes dialoguées et monologues, alternant phases individuelles et moments choraux, au côté desquels il pourra y avoir des passages simplement transmis par une lecture. Et des chants, ceux de leur enfance, par lesquels l’émotion et la mémoire s’engouffrent. Chants d’un passé heureux, et disparu. Il est trop tôt pour en dire davantage ; il faut laisser sa part à  la construction collective.

Ce que je sais, en revanche, c’est qu’il s’agira essentiellement de conserver la part ludique de leur démarche et la forme ritualisée de leurs soirées. Le « jeu » du passage du foulard n’est qu’un exemple de cela. Il s’agira aussi de mettre en avant cette mémoire du quotidien, des petites choses, une mémoire, comme le souligne Elise, « qui se démarque du témoignage et du discours de l’histoire », et qui fait de leurs récits autant de moments uniques, irremplaçables.

Etrangement –et c’est cela, bien sûr, qui bouleverse- dans chaque instant passé avec les membres d’Ibuka, c’est le sentiment du bonheur qui l’emporte. De la sur-vie. Et c’est cela qu’il faudra faire entendre, sur la scène.

 

LA PRESSE - LES TROIS COUPS.COM

Inlassablement, Dominique Lurcel et sa compagnie Passeurs de mémoires poursuivent sous des formes théâtrales différentes leur travail de réflexion sur les bourreaux et les victimes de notre temps. Après celles de Primo Levi, Jean Hatzfeld, Mouloud Feraoun, voici que résonnent aujourd’hui les voix anonymes de jeunes rescapés du génocide rwandais à travers une proposition qui s’inscrit délibérément à la frontière du théâtre et s’intitule sobrement « Tutsi ! ».

 

Dans la grande salle de la Maison des passages, qui depuis 2006 fait exister un lieu associatif d’échanges interculturels où les pratiques artistiques ont leur place, cinq chaises restent vides au milieu de la centaine occupée par les spectateurs. Elles évoquent l’absence des personnes disparues. Quand le spectacle commence – on devrait dire la rencontre –, une jeune femme tutsi s’avance et pose au sol un petit panier tressé et coloré en forme d’urne funéraire. Quatre autres de ses partenaires, tutsi eux aussi, glissent dans l’urne un petit papier. Chacun contient quelques mots, bribes de mémoire qui vont servir de déclencheurs d’histoires intimes vécues pendant le génocide. C’est simple, direct, émouvant.

Une fois ce rituel accompli, tandis que quatre d’entre eux regagnent les chaises restées vides parmi le public, l’une des protagonistes s’empare d’un petit papier et commence son récit. La voix est légère, chaleureuse. Les mots employés sont familiers, précis. Le rythme s’accommode de ruptures interpellant le public ou intégrant des rectifications venues de ses partenaires. Ainsi s’engage une heure et trente minutes de confidences, contées comme une série de fables qui joignent avec souplesse une forme de jeu théâtral maîtrisée et les aléas de l’improvisation. S’enchaînent donc la fable des haricots rouges, celle de la bière de sorgho, celle de l’enfant fugitif, celle des origines tutsi, avec à chaque fois une prise de relais tout en douceur par ces authentiques victimes de la tragédie rwandaise.

Toutefois, qu’on ne s’y méprenne pas : le mode doux choisi pour éveiller les consciences à l’horreur du massacre des Tutsi par les Hutu rappelle très vite aux spectateurs qu’un génocide n’est pas une guerre. Il n’y a ni vainqueurs ni vaincus, mais seulement l’insoutenable vérité que souligne en exergue du programme de la rencontre une citation d’Élie Wiesel : « Le bourreau tue toujours deux fois, la seconde fois par l’oubli. ».

Sur les épaules d’Armand Gatti

Dominique Lurcel, le metteur en scène, est l’ami d’Armand Gatti depuis trente-six ans et revendique son influence tutélaire pour l’élaboration de Tutsi !. Principe de base : recourir au théâtre pour s’en méfier afin de ne pas figer la parole des rescapés du génocide. Préserver les mots revenus à la mémoire de chacun pour que leur transmission garde l’empreinte sensible de leur origine. Ceux qui s’expriment ici étaient des enfants en 1994 et l’habileté du metteur en scène est d’avoir choisi de conserver la part d’innocence de tous les souvenirs resurgis. Dire avec l’étonnement de l’enfance la tragédie d’un massacre donne à ce spectacle une dimension bouleversante qui n’exclut pas le recours à la distance et à l’humour.

L’absence d’espace scénique est aussi un choix intelligent qui contribue à installer une relation fine avec les spectateurs. Tout est presque dit à l’oreille du public, sans gesticulation ni profération. L’abomination des massacres s’impose de façon reptilienne, comme un secret épouvantable confié à chacun de nous, et c’est peut-être là que la démarche de transmission théâtralisée atteint son objectif : provoquer la rencontre et le débat en usant subtilement d’une ruse toute brechtienne. Ce théâtre des limites est un beau geste d’humanité pour lequel les cinq acteurs-survivants méritent la fraternelle reconnaissance des spectateurs. ¶

Michel Dieuaide

 

 

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